caricature Bernard Pivot

Le questionnaire de Bernard Pivot


De 1991 à 2001, Bernard Pivot présente Bouillon de Culture sur France 2.

À chaque invité, il administre un questionnaire de 10 questions inspiré du questionnaire de Marcel Proust dont l’objet est de révéler la personnalité du répondant.

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Pour BDfugue.com, les auteurs de bandes dessinées répondent à ce questionnaire auquel nous avons ajouté une onzième question !

 

 

Xavier Mussat Toute la bibliographie de Xavier Mussat

 

Quand j'ai reçu le message de BDfugue m'invitant à répondre au questionnaire de Pivot, cette phrase a particulièrement retenu mon attention :

"Quelle est l'idée ? Mettre en avant ton travail, mais aussi te découvrir sous un autre angle, et pas seulement uniquement en tant qu'auteur, avec la possibilité pour toi d'être original, drôle, créatif."

Je ne me suis pas trituré le cerveau longtemps avant d'imaginer cet "autre angle".

J'ai saisi cette occasion pour me lancer dans un projet complexe : illustrer chacune de mes réponses au questionnaire de Pivot par des propositions, expérimentations, collages, poésies sonores.

Les efforts créatifs vains m'attirent.

Dès qu'il est question de perdre des heures pour investir un terrain sur lequel personne ne m'attend, je fonce, je me disperse.

Voici donc 10 dispersions sonores qui n'intéresseront absolument personne.

 

Le mot que vous préférez ?

 

Dispersion sonore N°01 : CACACACACACA. Collage de mots en "ca".

 

Je pense en premier au titre de ma bande dessinée, parce que justement, j'ai recherché quelque chose de minimal : un mot qui me plaise. Je voulais que ça sonne à l'oreille et que ça évoque quelque chose d'intrusif, de violent, de charnel. Je me suis rendu compte en cherchant ce titre que j'allais instinctivement vers des mots commençant par "ca" : "carnivore, cannibale, castration…", mais ils étaient tous trop excessifs pour un titre. "carnation" m'a été suggéré par ma compagne. En repensant à cette recherche, je réalise que notre langue fourmille de mots commençant par "ca" et parmi eux, on trouve énormément de synonymes excessifs : des mots qui peuvent en remplacer d'autres en y apporter de l'exagération :

"Carnage" démontre toute l'étendue d'une "tuerie" et sa réussite.

"Cadavre" décrit violemment l'état du corps "mort".

"Capital" décrit toute la puissance systémique de la "finance" ou l'arrogance auto-satisfaite pour évoquer son "épargne".

"Canines" ne désigne des "dents" que celles qui émergent, menaçantes.

"Canapé" remplace le trop strict "sofa" avec plus de mollesse, de confort et d'avachissement.

"Capitulation" enfonce la "reddition" dans une défaite sans appel, humiliante.

"Catastrophe", "calamité" "cataclysme" décrivent toute la dimension accablante d'un "drame" et sa gravité.

"Canarder" fait siffler aux oreilles l'intensité d'un "tir" soutenu et déterminé.

"Carpette" expédie le "tapis" sous le piétinement indifférent et dominateur de nos pieds…

 

Le mot que vous détestez ?

 

Dispersion sonore N°02 : POWER RANGER WAUQUIEZ. Collage de propagandes guerrières anti-parasites.

 

Je plaide pour la stricte fonctionnalité du mot dans le langage.

Si ce qu'il nomme existe, il désigne. Il est innocent jusqu'à ce qu'un glissement sémantique le rende coupable :

La pensée libérale agit depuis une trentaine d'année sur les esprits par des manipulations de langage, des glissements sémantiques.

"Assistanat" en est un exemple qui ne finit plus de me faire saigner les oreilles par vagues croissantes et décroissantes en fonction des époques. Je suis surpris par la ténacité de cette grande incantation émotionnelle qui a pour seul but de convaincre de la nécessité de laisser crever les gens.

"Pacte de responsabilité" est une bonne saloperie de glissement sémantique puisque que "pacte" laisse entendre une sorte d'accord entre partenaires alors que la chose est froidement imposée unilatéralement; et "responsabilité" appuie sur la petite touche "salauds d'égoïstes, vous croyez que vous garderez votre écran plat et votre boulot si vous refusez de bosser moins cher que les chinois ?".

 

Votre drogue favorite ?

 

Dispersion sonore N°03 : GUITARES ADDICTIVES. Superposition de guitares bruitistes.

 

Il y a des drogues auxquelles nous sommes liés, parfois en désapprouvant cette dépendance, en la subissant (en ce qui me concerne, le tabagisme en fait partie).

Et puis, il y a les drogues que nous nous félicitons d'ingurgiter tant elles sont liées à un nécessaire plaisir.

J'imagine qu'à cette question, nombre de dessinateurs de bande dessinée répondraient "le dessin", et là, je suis désolé mais, si ça a été mon cas autrefois (mais alors vraiment autrefois), c'est terminé. Le dessin ne m'est qu'utilitaire, un travail parfois plaisant, parfois chiant…

Non, ma drogue préférée est incontestablement la guitare. Je ne peux absolument pas survivre plus d'une semaine sans la présence à proximité de cet instrument. J'ai avec lui une relation de dépendance totalement physique, et pourtant, je n'ai jamais souhaité entreprendre une carrière de "musiciens". Je n'ai jamais pris de cours, je me vante d'un apprentissage totalement autodidacte, inspiré des arts bruts, punks, expérimentaux, bruitistes.

La musique m'emmerde quand elle est une incessante auto-célébration qui repose sur plus de transmissions que d'inventions, mais l'instrument me fascine pour ce qu'on peut tordre et disloquer en essayant d'inventer sa propre pratique.

Alors je n'essaie pas de "jouer" ni d'apprendre quoi que ce soit. Je tente d'y découvrir des choses qui me surprendront. Et c'est ce besoin de surprise, de me protéger de la sensation d'ennui, qui ont fait de moi un toxicomane d'expériences sonores.

 

Le son, le bruit que vous aimez ?

 

Dispersion sonore N°04 : LE BRUIT EST UN SON. Collages d'extraits de concerts bruitistes enregistrés au smartphone + expérimentations sonores de mon fils à quatre ans sur instruments pour enfants.

 

Précisément, le "son" et le "bruit" sont toute ma passion musicale. Je les aime plus que les "notes" respectées dans leur justesse avec orthodoxie. Les faussetés, les dissonances, les perturbations sonores me ravissent. J'aime le bruit, mais attention, le bruit qui ne mise pas tout sur la puissance. Celui-là m'emmerde, il se croit malin en passant au-dessus des autres, il ne laisse aucun choix. Non, le bruit qui se mérite, qui se murmure dans un langage si improbable et incompréhensible qu'il nécessite de notre part une considération particulière, celui-là, quel qu'il soit, je l'aime.

 

Le son, le bruit que vous détestez ?

 

Dispersion sonore N°05 : LE SON EST UN BRUIT. Collage de bruits et de sons dits "désagréables" : Grincements d'instruments désaccordés, frottements de sacs en plastiques, accordéon et autres musiciens de métro…

 

J'ai répondu en partie au-dessus. J'aime les bruits, les sons, sauf ceux qui se la pètent, ceux aussi trop vulgaires. Bon, je creuse la question et je réalise qu'il n'y a aucun son, aucun bruit qui en soi me déplaise.

Admettons que je prenne le métro, le soir, harassé par une journée de travail, bringuebalé au milieu d'une foule compacte, debout, je vais subir avec une certaine violence le brouhaha ambiant, les crissements et grincements mécaniques…

Si en revanche j'enregistre au même moment tous ces sons sur un dictaphone et que plus tard, à tête reposée, je l'écoute au casque en y prêtant une attention "esthétique", je ne vais plus ressentir le même inconfort, je vais même y trouver un certain intérêt.

La détestation du son est donc pour moi totalement contextuelle.

Et puis, ne comptez pas sur moi pour me joindre aux protestations : le bruit a assez mauvaise presse comme ça. Je me sens ici le devoir de lui redonner de cette splendeur ignorée.

 

Votre juron, gros mot ou blasphème favori ?

 

Dispersion sonore N°06 : TAPEZ ETOILE. Errance téléphonique, monologue d'un robot automatisé de centre d'appel.

 

Le juron m'intéresse assez peu d'un point de vue linguistique : il est souvent l'expression d'un dépit ou d'une colère adressé au ciel, à soi-même, au destin, aux circonstances. C'est un effondrement sur soi qui achève son œuvre dévastatrice par un mouvement soudainement retourné vers l'extérieur.

Et franchement, dans ces circonstances de dépit, l'imagination ne produit que pauvrement, cède aux automatismes d'une platitude proportionnelle à l'agacement ressenti : "merde, chier, bordel, putain…".

Non, quitte à chercher de la grossièreté, je préfère celle qu'on adresse à un autre, l'insulte qui me semble sujette à plus de raffinements.

Et là encore, insulter n'est pas chose aisée. Dans mon cas, elle est une réponse.

J'agresse assez peu gratuitement, mais d'un naturel emporté et excessif, je me pose toujours la question de la réponse aux agressions des autres. L'insulte est en soi impuissante, inefficace car elle ne définit jamais celui à qui on l'adresse. Elle est généralement un terme convenu, un lieu commun excessif qui de par cet excès suscite généralement chez celui qui la reçoit de indifférence. Le mot "con" par exemple n'offre aucun miroir destructeur à celui qui l'entend, puisqu'il s'agit d'une abstraction qui ne définit pas la personnalité de celui à qui on l'adresse.

Quitte à tenter de blesser (toujours dans une situation où une "réponse à une agression" s'impose), j'affectionne l'écriture savamment dosée. Le message construit avec des arguments implacables, mais pas trop long.

L'interminable missive est aussi impuissante que la succincte insulte : elle n'est pas lue en entiers et ne démontre que l'étendue de la rage de celui qui l'écrit (victoire donc à celui qui la reçoit).

 

Homme ou femme pour illustrer un nouveau billet de banque ?

 

Dispersion sonore N°07 : CINQ MILLIARDS. Collage, Georges Guétary + manifestations et émeutes anti-austérité.

 

Je ne sais pas, celui ou celle qui aura vaincu le capitalisme et transformé cet objet de transaction en souvenir décoratif destiné à ornementer les murs de nos chiottes.

 

Le métier que vous n'auriez pas aimé faire ?

 

Dispersion sonore N°08 : CURRICULUM VITAE. Collage, citation de tous les métiers ou activités professionnelles (travail rémunéré sous quelque forme de contrat que ce soit) pratiqués pendant ma vie active depuis mes 16 ans.

 

À peu près tous les métiers du monde.

Je crois faire, ou plutôt ne pas faire très exactement ce que je n'ai pas envie de faire. L'idée de métier m'assomme, et pourtant, j'ai une grande admiration pour ceux qui en ont un.

Je trouve absolument sidérant qu'après n'avoir été qu'un enfant ignorant à peu près tout, un être humain sache développer des compétences suffisantes pour maîtriser les rouages d'un métier dans ses complexité.

Je suis stupéfait par l'implication dont sont capables certains pour maîtriser sur une vie entière une seule activité. Je m'en sens bien incapable.

J'ai plusieurs "métiers" qui sont devenus chez moi des pratiques "rentables" et que je perçois personnellement comme les résultantes d'entonnoirs d'incapacités m'ayant dirigé vers des domaines que j'ai fini par connaître au point de pouvoir accumuler des compétences.

Sinon, le pire métier pour moi ? Celui que je serai le plus incapable d'exercer : comptable.

 

La plante, l'arbre ou l'animal dans lequel vous aimeriez être réincarné ?

 

Dispersion sonore N°09 : LES COULEURS DES DINOSAURES. Collage, chanson des dinosaures par mon fils à 4 ans + les noms des couleurs par Nicole.

 

Le Ginkgo biloba : le plus beau, le plus grand, et on le prétend résistant aux radiations nucléaires.

Ou alors le bambou. Ça prolifère en étant capable de percer du ciment, ça fait des jolies bambouseraies, j'adore les bambouseraies… Et puis ça grandit tellement étrangement, par cycles brutaux…

En animal ? Juste en dinosaure, histoire de savoir vraiment à quoi ça ressemblait, de quelle couleur c'était. La couleur des dinosaures c'est une question qui me fascine et qui donne lieu à des fictions artistiques intéressantes. je pense malheureusement que vue sa taille, qu'il ait été herbivore au carnivore, le dinosaure ne devait avoir qu'un but dans la vie : se planquer. Que ce soit pour ne pas être mangé ou pour manger l'autre, il ne devait aspirer qu'à la discrétion (teintes fadasses, verdâtres, maronnasses types vêtements de camouflages militaires)… Enfin bon, si je pouvais en avoir le cœur net.

 

Si Dieu existe, qu'aimeriez-vous, après votre mort, l'entendre vous dire ?

 

Dispersion sonore N°10 : SEPT SILENCES. Collage, 7 prises de son du silence superposées, amplifiées et saturées.

 

J'espère qu'il ne m'aura pas remarqué de tout mon vivant, que j'aurais passé mon temps sur terre sans qu'il n'y ait prêté attention, et que me voyant tout à coup débouler sur son nuage, il se gratte la barbe, fronce le sourcil, consulte son registre sans rien y trouver et finisse par m'envoyer errer éternellement je ne sais où en haussant les épaules de dépit et en grommelant "mais c'était qui celui-là ?"

 

Vos 5 BD préférées ?

 

Forcément les albums qui ont compté pour moi à une époque où la bande dessinée avait le sens du courage artistique (puisqu'elle a échoué aujourd'hui dans l'académisme réactionnaire petit bourgeois).

Conte démoniaque d'Aristophane

Journal de Fabrice Neaud

Livret de phamille de JC Menu

Krokrodile comix de Mattt Konture

Éloge de la poussière d'Edmond Baudoin